Migrant

à Paul...

 

J’ai posé dans ma bibliothèque un vieil appareil russe, cadeau de mon père à l’occasion du baccalauréat. C’est cet appareil qui m’a amené à la photographie. Tout près, se trouve un livre. Mon père lui avait donné un titre, et assez curieusement un sous-titre: “les migrants en transit”. Dans ce livre, il relate l’exode des Lorrains en 1939 à travers le regard d’un enfant de onze ans. Son regard. De son errance, fuyant la frontière allemande pour chercher refuge dans la France de l’intérieur, un épisode est demeuré gravé dans ma mémoire. Devenu pauvre et manquant de tout, il était parti mendier du lait dans les fermes pour son petit frère qui venait de naître. Et dans cette France profonde, il y avait des champs, des paysans et des vaches. Mais il n’y avait pas de lait. Pas de lait pour les étrangers, pour ces Français venus d’ailleurs et qu’on appelait “les réfugiés”. Après bien des déceptions, un grand noir apparut dans l’entrebâillement d’une porte. C’était un paria, comme lui, et il partageait son lait. Mon père est le premier migrant que j’ai connu. Je n’y avais jamais réfléchi, jusqu’à maintenant, jusqu’à cette série de photographies.    

L’autre, le migrant d’aujourd’hui, est un anonyme qui peuple mon quotidien. Je prends de ses nouvelles au petit déjeuner. A la radio, une voix monocorde annonce les naufrages (encore un ce matin), les morts (encore quatre-vingts ce matin) et les disparus (encore deux-cents ce matin). Le ton change, parfois. J’apprends alors qu’on a ouvert ou fermé un camp, qu’on fixe des quotas, qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde… Ma tasse à café est vide, j’éteins la radio. C’est fini, jusqu’aux infos du soir.

Migrant d’hier et d’aujourd’hui, Migrant d’ici et de là-bas, Migrant a mille visages. J’ai choisi de lui donner celui d’un petit bateau qui frappe à notre porte. Il nous montre un autre visage, un visage que ne voulons pas voir: celui de l’indifférence, de la méfiance, de l’égoïsme, du cynisme.

Le mien. Le vôtre.

 

 

In my library I have an old Russian Camera. It is an old gift my father gave me when I graduated from high school. Thus, began my lifelong passion for photography. On a shelf nearby is a book written by my father curiously titled: “Migrants in transit”. The book chronicles the 1939 exodus of the people of Lorraine (a French province on the German border) fleeing the invading German Army. The story is told through the eyes of an 11-year-old child. His eyes.

Of the child’s odyssey seeking refuge inside France, one particular episode remained firmly planted in my memory. The one of a penniless and deprived boy who had to beg for milk on the surrounding farms for his little new born baby brother. Wandering amongst cows and abundant pastures, he heard the same reply from farmers: “No milk for migrants”. After many rejections, the desperate boy crumbles at the doorstep of a strong and tall black man. The man was a pariah like him, yet he generously shared his milk with the young boy.
 
The ever first migrant I got to know was my own father. I had never thought of that prior to this photographic series.

A nameless Migrant is today making headline news. Each morning at breakfast, I hear a monochord voice announce a shipwreck with hundreds drowned or missing. Then the tone changes. I learn that a new camp was opened and another closed. Experts explain why “quotas” are set, others claim “we cannot accept all the world’s misery” … I glance at my coffee cup which is empty and I turn off the radio. It’s over. I guess I’ll have to wait for the evening news.
 
Migrant of yesterday and today, Migrant from here and there, Migrant of a thousand faces, I chose to symbolize you through handmade paper boats helplessly sailing towards the doorstep of our consciousness.